La Route du Rom

Madura-Cirebon : En dansant la Javanaise…

A peine tourné le coin de l’île de Madura, la mer de Java nous fait comprendre que c’est elle qui décide et qu’elle n’a pas l’intention de nous faciliter la tâche…

Tequila, moteur à fond, avance péniblement à 2kn, essayant de se frayer un chemin contre courants, vagues et vents…

La progression est lente, fatigante, rendue inconfortable par les mouvements désordonnés du bateau contre les vagues…nous sommes trempés en permanence, soit par les vagues, soit par les averses de la saison des pluies…

 

Les Quarts de nuit sont particulièrement éprouvants : finis les quarts tranquilles où nous pouvions lire, regarder les étoiles…ici, il faut une attention de tous les instants car la mer est surpeuplée…

Bien sûr, il y a les porte container et autres super tankers, ainsi que quelques plateformes pétrolières. Nous les connaissons bien, les premiers pour les avoir côtoyés tout le long de la côte australienne, les secondes…ceux qui nous lisent régulièrement savent pourquoi…les autres, reportez-vous à l’épisode Darwin-Kupang.

Ces grands bâtiments sont illuminés, ils respectent les codes : feu rouge à gauche, feu vert à droite…ils sont faciles à identifier et à suivre…

A côté de ça, l’Indonésie, dans toute sa splendeur, nous offre un florilège de phénomènes destinés à tester notre lucidité et notre perspicacité…remorqueurs tirants des barges non éclairées, mâts de pêche plantés dans 10-20m d’eau, sans lumière, qui surgissent de la nuit à quelques mètres du bateau, vision spectrale qui laisse des frissons jusqu’à la fin du quart…

Et surtout, une multitude de bateaux et barques de pêche aux illuminations fantaisistes; parfois des lumières clignotantes vertes ou rouges, laissant l’Homme de quart perplexe…sommes-nous proches de l’entrée d’un port ?(revoir votre code Vagnon…), le plus souvent un feu de bois ou une lampe à huile.

Ces éclairages rendent impossible à évaluer la distance à laquelle se trouve le bateau, et, bien souvent nous nous apercevons que nous sommes passés près d’un bateau à l’odeur de Kretek (cigarette au clou de girofle) que fument les pêcheurs…

 

J’imagine l’impression que doit faire sur ces hommes peu habitués aux touristes, l’apparition fantomatique de notre bateau blanc, toutes voiles dehors, surgi sans bruit de la nuit…

 

Malgré la présence de Stan, un quatrième équipier, qui permet de répartir un peu plus les heures de quart, la fatigue et le découragement devant notre lente progression se font sentir…

Inquiétude de Vincent par rapport à son programme, qui détermine la possibilité pour lui d’achever son voyage…Quant à nous, cela nous parait physiquement difficile de maintenir ce rythme pendant 1 mois…surtout que Stan ne restant que 1 semaine, nous devrons ensuite faire face à 3 (je me relève à peine d’une crise de xénophobie de mon estomac pour un plat mangé à Madura…).

 

Et puis un matin, après une nuit particulièrement éprouvante, nous perdons l’hélice ! Celle-ci s’est petit à petit détachée de son axe et au court d’une manip’ un peu brusque, elle disparaît dans les profondeurs…

 

Vincent voit son programme compromis : comment réparer une hélice au fin fond de l’Indonésie ???

 

Remorquage…jamais 2 sans 3 !!!

 

Remorqués par 2 barques de pêche, nous nous réfugions dans un petit village de pécheurs du nom de Banuytowo.

Contre toute attente, nous trouvons exactement le modèle d’hélice qui nous faut et un mécanicien compétent pour l’adapter à l’axe du moteur.

En 3 jours et pour 50 euros, nous voilà équipés d’une nouvelle hélice, qui est même plus performante que l’ancienne…une bonne leçon de philosophie…

 

En Indonésie, tout est possible : BISA, comme ils disent…mais j’y reviendrais…

 

Ces 3 jours nous offrent également un repos inespéré et une des rencontres les plus émouvantes que nous ayons vécu : tous sont chaleureux et accueillants dans ce village, mais la famille qui tient l’épicerie-quincaillerie nous adopte comme leurs propres enfants.

Cette famille, des musulmans d’origine Bugis (Sulawesi), se compose de 6 enfants, dont les plus âgés ont à peu près notre âge.

Ils nous prennent en charge ; l’aîné emmène Vincent partout sur sa moto pour les démarches de l’hélice, le second se démène pour nous trouver du gasoil.

Tout au long de notre séjour, nous serons choyés, questionnés, nos soucis seront partagés…et finalement ils se réjouiront avec nous de notre départ et nous offrirons un poulet grillé entier de leur basse cours et un énorme saladier de riz « pour le voyage ».

 

Je n’oublierais jamais ces gens, le père bouddha bedonnant au sourire affable et la mère, petite et menue, toujours prête à nous donner le meilleur, alors qu’ils ont si peu…

(a mon grand regret, nous n’avons aucune photo de cette famille…)

 

Visages amicaux des pêcheurs de Banyotowo

 

En route pour la grande ville ... les taxis locaux, zero emissions!

 

Nous repartons sans Stan, qui a fini ses vacances. Vincent a encore l’espoir de maintenir son programme malgré les 3 jours d’arrêt…à condition de faire une longue étape de 4-5 jours.

Mais les conditions météo empirent et, au matin du deuxième jour, alors que nous avons passé la nuit a barrer (car le fletner ne marche pas dans ces conditions hystériques) à travers les grains et orages, nous voyons se former des mini-tornades à l’horizon…

C’est le signal : nous renonçons et nous dirigeons vers le port le plus proche : Semarang, où nous relâchons 2 jours pour nous remettre de cette navigation et attendre que la météo s’arrange.

 

Notre hôtel de Semarang dans une maison coloniale ; nous prenons un hôtel afin de pouvoir se doucher (l’eau du port est immonde !) et dormir au frais (il fait une chaleur infernale dans Tequila quand le vent de la mer ne s’y engouffre plus)

 

Le programme de Vincent tombe définitivement à l’eau. Il décide de partir de Jakarta directement pour l’Inde et de renoncer à longer Sumatra.

 

Nous accueillons cette nouvelle avec soulagement…Fini la course contre la montre, l’acharnement contre les éléments, contre le matériel, le bateau, contre nous-même, enfin…

 

Nous sommes maintenant à Cirebon. Il nous reste 3 à 4 jours de navigation pour rallier Jakarta. Les équipiers de Vincent l’y rejoindront et nous deviendrons des routards du plancher des vaches…

 

D’ici là, nous vous envoyons des bises d’écume et un vent parfumé au clou de girofle.

 

11:42 - 30/01/2007 - Ajouter un commentaire

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