| La Route du Rom |
Moteur – Acte IV… suite de votre feuilleton « Orages Mécaniques ». Pour ceux d’entre vous qui auraient raté le début, voici un résumé des épisodes précédents :
… le temps a passé … Mercredi 8 novembre 2006 – 08h14. Ayant franchi l’écluse de la marina de Darwin, nous stoppons au ponton de ravitaillement en carburant avant de prendre de large pour l’Indonésie. Notre objectif : Kupang, la préfecture de la province de Nusa Tengarra Timur, île de Timor. La journée est magnifique, Tequila rutilant, les cales remplies de fruits et de boîtes de « Stagg Chili Dynamite Hot », le moteur entièrement révisé : nouvelle pompe à eau, silentbloc remplacés, vidange, etc. Le très sérieux Bureau Of Meteorology (BOM, l’équivalent de Météo France en Australie) nous a transmis un bulletin personnalisé pour la traversée : les vents faibles au départ forciront peu à peu pour atteindre 10-15 nœuds, dans une direction favorable. Nous embarquons en complément deux jerricanes de 20 litres et larguons les amarres, confiants d’arriver à bon port dans les 5 à 7 jours. Faibles furent les vents au départ, mais tout va bien, notre moteur fonctionne superbement bien. Faibles furent les vents le deuxième jour, heureusement, ce moteur fonctionne vraiment bien… Non pas faibles, mais nuls furent les vents les troisième et quatrième jours. Pour une raison inexpliquée, étrange, peut-être surnaturelle – bref, un de ces miracles que seul un moteur diesel peut engendrer – notre pompe à eau flambante neuve s’est fendue en deux au bout d’une quarantaine d’heures moteur. Le capitaine ayant eu le réflexe de sauter sur la commande d’arrêt avant que le moteur ne surchauffe et ne rende l’âme, nous avons pu remontrer l’ancienne pompe (celle de l’acte I) et redémarrer. Pour tomber en panne sèche quelques heures plus tard, cette fois ci des deux réservoirs… Nous disposons, il est vrai de deux jerricanes de 20 litres, plus une vingtaine de litres récupérés dans le réservoir dit « de retour ». Une petite aparté technique s’impose : dans un moteur diesel (c’est peut être valable pour tous les moteurs, je ne sais pas), la pompe d’alimentation pompe d’avantage de carburant que ce que le moteur n’en consomme, et l’excédent est renvoyé dans le(s) réservoir(s) via un circuit de tuyauterie dit « de retour ». Le montage du moteur de Tequila ayant je pense été réalisé par un maître Shadock, le circuit de retour abouti dans un troisième réservoir (sic !), non connecté aux deux réservoirs principaux. Il convient donc de régulièrement purger ce réservoir « de retour », sous peine de voir s’écouler l’excès de diesel par un petit tuyau donnant en plein dans le cockpit, histoire de bien tout pourrir en cas d’oubli (ce qui s’est produit quelques jours avant notre arrivée à Cairns, dans un épisode caché…). Depuis quelques temps déjà plus une goutte ne sortait de ce fameux réservoir, nous laissant dire que notre moteur était formidablement bien réglé et ne gaspillait plus rien depuis Cairns, où nous avions pour la dernière fois purgé ledit réservoir. Oui mais… ne jamais sous-estimer le pouvoir de nuisance d’un moteur de conception britannique… Et c’est au milieu de la Mer de Timor qu’une brillante idée traversa l’esprit de votre humble serviteur : peut-être la purge basse du réservoir de retour était-elle obstruée ? Après une grande expiration dans la durite de sortie suivie d’un joyeux retour de carburant dans la figure, le précieux liquide coula à flot : 20 litres en bonus, donc – et fin de l’aparté. Nous voici donc encalminé à 250 miles de Darwin et 150 miles des cotes timoraises, avec soixante litres de carburant qui, nous estimons, nous permettraient de parcourir environ 90 à 100 miles nautiques. Notons ici que novembre marque le début de la saison cyclonique dans la région, comme en témoigne la présence du typhon « Chebi » évoluant en Mer de Chine, entre les Philippines et le Vietnam. Ce typhon est dans l’hémisphère nord et ne nous concerne pas vraiment, mais le capitaine préfère garder nos 60 litres de coté pour nous dérouter rapidement dans l’éventualité d’un phénomène de type tempête tropicale, etc. Encalminés donc, mais pas seuls, puisqu’à quelques encablures de là est ancrée une barge de pêcheurs indonésiens. Le problème des vivres ne se pose pas, nous avons suffisamment de boîtes, pâtes et riz pour tenir un siège. La question de l’eau douce est plus critique, mais gérable en surveillant notre consommation (là aussi nous disposons de jerricanes en complément des deux réservoirs principaux). Notre principale préoccupation est en réalité le souci que se feront immanquablement (j’insiste !) nos parents respectifs si nous ne donnons pas signe de vie d’ici 10-15 jours, au lieu des 5-7 jours indiqués la veille de notre départ. Sans compter que Grégoire, le quatrième équipier qui nous a rejoint à Darwin, ne dispose que d’un congé de trois semaines, et est sous la menace d’un divorce s’il ne donne pas de nouvelles à sa tendre moitié avant un ultimatum fixé au mercredi 15 novembre 17h32:21s heure locale… Ainsi la journée passe, et en fin d’après midi nous décidons d’aller rendre visite à nos voisins, histoire de leur demander s’ils ne pourraient pas nous vendre un peu de fuel, ou peut être nous remorquer jusqu’à Kupang. En s’approchant de plus près, nous constatons l’état du bâtiment et pensons que c’est une épave. Puis nous distinguons quelques silhouettes, et terminons notre approche sous le regard médusé d’une quinzaine d’autochtones, vacillant entre stupéfaction et hilarité… Un bout est tendu entre les deux embarcation, et Grégoire (qui parle couramment Bahasa Indonesia) entame les pourparlers. Non ils n’ont pas de diesel, leur moteur fonctionne à l’huile de colza et à l’énergie solaire. Oui ils retournent sur Kupang, dans trois mois. En fait de pêcheurs, ce sont des ramasseurs d’éponges. « Voulez-vous une langouste ? » demandent-ils en brandissant hilares la bestiole… « Pour ce qui est du fuel, allez donc voir à la plateforme pétrolière, là-bas, ils en ont peut-être… ». Au large de Timor se trouvent en effet un certain nombre de gisements pétroliers exploités en partenariat par l’Australie et le Timor Oriental. Ces plateformes sont indiquées sur nos cartes marines, et nous avions la veille remarqué la lueur des torchères à l’horizon (pour les curieux leur position approximative est 11°06 Sud et 126°41 Est, vous pourrez peut-être les voir sur GoogleEarth ?). L’idée saugrenue d’aller leur demander assistance nous avait déjà traversé l’esprit, comme une boutade et sans l’envisager sérieusement. Les cartes indiquent par ailleurs un périmètre de sécurité 5 miles autour de chaque plateforme, dans lequel il est interdit de pénétrer. Mais l’heure n’était plus vraiment aux boutades, nous mîmes donc en route le moteur et brûlâmes quelques litres du précieux carburant pour nous rapprocher d’une plateforme. Arrivée vers 21h30 en bordure de la zone de sécurité, et contact radio (en anglais) avec la personne de quart. Nous nous présentons, indiquons notre parcours, exposons notre problème, et sollicitons un peu de diesel. Attente, le temps que l’homme de quart prenne contact avec le « Field Manager » (responsable de site), auquel nous re-exposons notre problème. « Sorry, mais sauf à ce que vous soyez en danger immédiat (« hazards » dans la langue de Shakespeare, comprendre un équipier malade ou blessé, des enfants à bord, etc.) nous ne sommes pas en mesure de vous aider ». Très bien, puisqu’il en est ainsi, nous continuerons à la voile…
Au petit matin nous n’étions plus qu’à quelques encablures de la plateforme – laquelle se trouve sur notre route pour Kupang. Progressant à la vitesse d’une limace paraplégique, nous n’avions pas vraiment juger utile de contourner leur périmètre de sécurité. Un remorqueur répondant au joli nom de Céline et piloté par un joyeux équipage d’indonésiens vint donc s’enquérir de l’objet de notre intrusion… Re-explication de la situation, re-contact du Field Manager, et non, ils ne sont toujours pas en mesure de nous fournir du carburant, et non, leur remorqueur ne peut pas nous remorquer jusqu’en limite de la zone de sécurité (solution que nous avions proposé). Pas de problème, nous continuerons donc à la voile… Quelques heures plus tard nous avions bien progressé de 150-200 mètres, nous rapprochant se faisant de plateforme. Réapparition de notre ami Céline et contact radio du Field Manager, lequel nous explique que tout compte fait nous sommes en « hazard » et qu’il va nous fournir du diesel, mais aussi qu’il devra, c’est la procédure, avertir les autorités australiennes de notre intrusion dans le périmètre de sécurité. Manœuvre d’approche de Céline, mise à l’eau de notre annexe, et voici Vincent en train d’aborder le remorqueur qui doit nous fournir des jerricanes de carburant. Ce remorqueur étant conçu pour manœuvrer les supertankers qui viennent s’approvisionner à la plateforme, Tequila en comparaison tient de la Peugeot 104 garée à coté d’un char d’assaut. Et que dire que notre annexe en bois ! La photo parle d’elle-même…
La logique aurait été de nous fournir 5 ou 10 litres de carburant, de quoi parcourir les cinq miles nautiques et sortir de la zone de sécurité. Mais les pétroliers raisonnent sur une autre échelle (en tonnes, pas en litres !) , aussi n’ont-ils pas tiqué lorsque nous leur avons demandé une centaine de litres, histoire d’avoir de quoi rallier Kupang en toute sécurité… L’équipage du remorqueur était écroulé de rire en voyant notre capitaine manœuvrer avec fort tumulte pour accoster cette montagne d’acier. Constatant que nous étions français, ils sortirent bien entendu le seul mot français connu sur toute la planète : « zizou ». Et quelle fût leur surprise lorsque dans une épuisette tendue Vincent leur a glissé quelques vignettes de Zinedine Zidanne, qu’Heidi et moi-même avions pris soin d’imprimer avant notre départ de Nouvelle Calédonie. Effet garanti, les joyeux lurons nous ont même fait don de leurs jerricanes, et c’est ainsi que nous avons repris notre route, au moteur. Entre temps le Field Manager nous avait re-contacté pour nous indiquer qu’après consultation des autorités australiennes, aucune suite ne serait donnée à notre « intrusion » puisque nous avions agit « par nécessité, étant faiblement manoeuvrant et sujet à la dérive ». Ce qui dans l’ensemble est assez juste, si on omet nos 60 litres de réserve et une bonne dose de mauvaise foi… Bien entendu, le soir même le vent s’est levé, et nous avons rallié Kupang en ne consommant qu’une trentaine de litres de carburant… La morale de cette histoire ? Il n’y en n’a aucune, et c’est toute la beauté de la chose. Soutirer une centaine de litres de carburant d’un plateforme contrôlée par BP ou Exxon Mobil est une fin en soit, et ne souffre d’aucune justification… Camarades plaisanciers, si d’aventure vous passez dans le coin, allez vous servir à la source ! La suite de nos aventures ro-camboui-llesques dans le prochain épisode…
08:42 - 16/11/2006 - Ajouter un commentaire
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