La Route du Rom

A la rencontre des Katang

Suite à notre tour en moto dans le plateau des Boloven, nous avons eu envie d'approcher d'un peu plus près ces tribus de "minorités ethniques" qui conservent des traditions et un mode de vie "en marge" de la société des Lao Loum (majorité d'ethnicité Lao, ou Lao des plaines).
Ces tribus étant souvent difficiles d'accès à la fois par leur situation géographique et par la méfiance un peu sauvage de leurs membres, nous décidons de partir en randonnée guidée dans le cadre du projet d'écotourisme du Syndicat d'initiative de Savanhaket.

Le concept
Ce projet nous a été recommandé par Laurie, qui fait le tour du monde à vélo en auditant des initiatives de "tourisme responsable" ou "équitable".
Pour en savoir plus; www.passonslesvitessesensemble.fr
Le Laos, voyant ce qui se passe chez ses voisins indochinois et ne voulant pas vendre son âme au diable du tourisme de masse, a fait de l'Eco-tourisme son cheval de bataille.
Nous souscrivons donc pour 3 jours de randonnée guidée dans des tribus du peuple Khatang.

L'organisation
Ce projet fonctionne sur fonds hollandais et a été lancé par des conseillers étrangers. Il est maintenant géré par des Laos... mais l'on sent que l'ensemble du projet a été mûri et pensé grâce à l'expérience d'autres pays et pour éviter les dérives qui ont pu avoir lieu précédemment.
Par exemple, la distribution de l'argent que nous donnons pour le trek est à la fois transparente (la guide ne nous fait aucun mystère sur le prix des choses) et bien répartie.
Par exemple, le chef du village choisit pour chaque groupe de touristes une maison différente du village.
Ainsi les gens ne se sentent pas envahis, car ils ne reçoivent des touristes que 1 ou 2 fois par an. Ils ne se "professionnalisent" pas non plus, gardant intacte la curiosité et l'envie d'échange, que nous avons souvent vu "érodée" dans d'autres structures...
Cela répartit aussi l'argent de notre logement équitablement.
Par ailleurs, nous changeons de guide "local" tous les jours. Les guides sont aussi choisis par le chef du village qui sait qui a besoin d'argent à ce moment. Nos guides accompagnaient des Farang (étrangers) pour la première fois... ce qui rend les choses à la fois très intéressantes, mais un peu difficiles, car ces gens de la montagne sont d'une timidité maladive, ce qui fait qu'il faut un peu de temps pour les apprivoiser avant de pouvoir leur poser des questions et surtout avant qu'ils ne prennent assez confiance en eux pour nous montrer les choses de la forêt et nous raconter des histoires...
Heureusement, pendant toute la rando, nous sommes accompagnés par 2 filles extras : Nic et Kuang (dont les photos apparaissent dans les autres articles) qui parlent très bien anglais, font les traductions et soufflent aux guides ce qui peut nous intéresser...

Visages et sourires...
Nous nous sommes munis pour cette rando des deux instruments à établir le contact qui ont fait leurs preuves en de multiples occasions, j'ai nommé :
- Notre appareil photo polaroïd ; le village défile pour voir "l'appareil photo magique"... celui-ci nous permet également de remercier nos hôtes ou le chef de village en lui "tirant le portrait"


Scéance polaroid-Ban VongSikeo

- Notre mini album de photos de famille, qui nous sert de base de discussion...
Les âges respectables de ma Mamie et de Tante Louise font hocher la tête de ces gens, qui ne savaient pas qu'on pouvait vivre plus vieux que 70 ans...
Le torse musclé de mon frère dans son skate-park m'attire de nombreuses demandes en mariage (que je refuse car on ne m'offre pas assez de buffles... non, je rigole, Loris!!!)

Mais curieusement, ce sont surtout les "arrières plans" qui attirent les questions : la plage de Lifou derrière France, Joël, Julia et Adrien fait rêver les montagnards... surtout pour le nombre de poissons supposés s'y trouver !
Les immeubles de la rue Louis Bleriot, derrière ma Mamie, me voient expliquer que les Français vivent empilés les uns sur les autres et n'ont pas de jardins ni de rizières...
Quant à la neige qui entoure mes parents... il me faut expliquer ce qu'est le froid, la neige... et me voilà mimant une descente à ski devant un auditoire dubitatif...
Un jeune, un peu plus vif ou curieux que les autres me demande quand même : "mais c'est dangereux, non?"
Force est d'admettre que oui...
Je sens bien que ces agriculteurs ne comprennent pas qu'on puisse risquer de se casser quelque chose en jouant à sauter en pliant les genoux avec des bout de bois dans les mains sur un tas de sucre froid... Mon honneur de mime en prend un coup...

Toutes ces discussions permettent de "briser la glace" et nous passons, dans le premier village, une longue soirée (épuisante pour nos deux interprètes) dans un jeu de questions-réponses très intéressant.
Ils nous demandent notamment si nous avons des minorités ethniques en France... ce qui nous mène à parler du progrès et de la perte d'identité... Ces montagnards se rendent bien compte que leur culture est en train de devenir "moins stricte" (selon leur mot)... certains tabous sont mis de côté, certaines traditions suivies moins "à la lettre"...
En même temps, ils ont besoin de progrès, d'éducation... tous les couples du village ont perdu au moins la moitié de leurs enfants en bas âge. Quand on voit des famille de 5 ou 7 enfants... ça fait beaucoup de décès. Avant, les gens pensaient que c'étaient les esprits qui leur prenaient leurs enfants... maintenant, ils savent qu'ils peuvent les soigner, mieux les nourrir, etc. Et cela semble les rassurer, car ils les aiment, leurs rejetons!!!


Un des 3 frères chez qui nous logeons à VongSikeo.
Nous ne saurons jamais à qui sont les quelques 15-20
gamins qui vont et viennent dans la maison...



Une des mères et la grand-mère de tout ce petit monde (village de Vongsikeao).
Nombreux sourires, mais communication malheureusement impossible : elles ne parlent pas Lao, seulement leur langage ethnique... il nous faudrait donc 2 interprètes et les hommes considèrent les femmes comme partie négligeable, elles sont donc toujours en retrait des discussions... surtout à Ban VongSikeo

Les femmes ont la vie dure... les filles vont à l'école jusqu'à 12 ans, puis c'est le mariage et les enfants... souvent avant 18ans!
Piler le riz dès 3h du matin, chercher du bois pour le feu, préparer les repas, s'occuper des enfants, aller chercher l'eau à la pompe, nourrir les animaux...

A la pompe... avant la pompe, il y a 3ans... le ruisseau
à 5km!!!


S'occuper des petits...

Nous tombons aussi par hasard sur une cérémonie de guérison... les symptômes semblent être ceux de la cyatique (on nous dit qu'il a du "bois dans la fesse")... mais le sorcier interroge les esprits de la maison, de la forêt et des champs, afin de savoir lequel a été mécontenté par le malade et ce qu'il doit faire pour se faire pardonner (sacrifice de buffle, poulet ou cochon...). Comme bien sûr, chez les montagnards rien ne se perd, la viande du sacrifice sera consommée par les villageois après un laps de temps de rigueur ("quand les esprits ont bien mangé", selon leurs mots...)
Je n'arrive pas à savoir quelle profondeur ont leurs croyances, car leur beaux sourires semblent mettre de l'ironie dans toutes leurs réponses... à moins que ça soit mon esprit qui me joue des tours...


Esprit de la forêt, y es-tu? Esprit de la maison, y es-tu? Esprit des ancêtres, y es-tu?...

Dans le deuxième village, les villageois nous ont préparé une cérémonie traditionelle de "Baci"... celle ci est faite pour les mariages, les naissances, quand quelqu'un est malade ou part pour un voyage.
Les esprits des 32 parties du corps de la personne sont rappelées à lui (au cas où elles se baladeraient ailleurs) et attachées par des petits bracelets de coton noués autour des poignets...

Cérémonie de "Baci"

Cette petite cérémonie est suivie d'un "sing a song" : assis sur un tapis, sur la place du village, sous les étoiles, (car on n'a pas le droit de claquer des mains dans la maison), nous chantons tour à tour une chanson traditionelle de chez nous en s'arrosant le gosier d'alcool de riz (Lao Lao) dans des verres de la taille d'un dé à coudre (ceux-ci demandent une telle précision pour le remplissage qu'à partir d'une certaine heure, plus personne n'est capable de remplir un verre... gestion automatique du taux d'alccolémie... à méditer...)
Les Kathang s'accompagnent du Khenne, un orgue à vent et à anche, croisement de l'harmonica et de la flûte de pan...
Mélopées plaintives aux sonorités arabisantes teintées de tonalités chinoises...


Le chanteur du village et le joueur de Khenne

De mon côté (vous connaissez le goût de Romain pour la chanson...) je leur chante "Auprès de ma blonde", refuse de leur chanter la Marseillaise (non mais ho!) et me rattrape en fin de soirée en les faisant entonner en coeur "Alouette" (dans Alouette je te plumerai)...bonne inspiration de ma part, car le mot alouette existant dans leur langage (c'est une calebasse), ils n'ont aucune difficulté à le prononcer et le retenir!!!
J'aimerais bien voir la tête des prochains Français, quand on leur demandera "Alouette" au lieu de la Marseillaise !!!

Nous revenons de cette rando enrichis de connaissances naturelles et culturelles, et surtout d'un échange qui n'aurait pas été possible sans la présence de nos guides anglophones et du cadre du projet qui permet à ces montagnards un peu sauvages de se sentir en confiance avec des étrangers...
Une expérience largement à la hauteur de nos espérances... un peu nuancée cependant par le constat de la différence entre les 2 villages visités. L'un est un peu sale, un peu plus pauvre, mais les gens y sont plus curieux, attentifs, souriants. L'autre est plus organisé, plus propre, la condition des femmes y est lég่èrement meilleure, les enfants et les femmes parlent tous Lao, les gens y sont moins timides, mais plus matérialistes, plus intéressés par ce qu'ils peuvent obtenir de nous comme objets et non comme connaissances... moins d'échange, donc...
Ces deux villages ont reçu le projet en même temps il y a 3 ans et sont partis des mêmes bases.
A Ban Vongsikeo, il n'y a pas la télévision.
A Ban Nyang, elle est déjà arrivée!!!


Sinatron (jolie fille, c'est son prénom), la fille du chef de
Ban Nyang


Et sa copine Lampang

Bises des esprits sur un petit air de Khenne...

05:01 - 13/05/2007 - Ajouter un commentaire

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